Si tu ne connais pas encore la démarche, commence par l'introduction ou le manifeste.
Pendant des années, on m'a répété la même chose : « Tu dois être plus visible. »
Alors un jour, au lieu de me demander comment, je me suis demandé pourquoi.
Pourquoi je devrais être plus visible ?
Parce que je voulais une promotion ? Pas vraiment. Parce que je voulais plus de responsabilités ? Pas vraiment non plus. Parce que je voulais participer à plus de workshops sur l'accessibilité de notre appli noir et blanc ? Certainement pas.
Et là, la question qui fâche :
Est-ce que ça vaut vraiment la peine que je me batte ici ?
C'est une question que très peu de gens se posent honnêtement. Parce que toute la culture carrière part du principe inverse :
Si tu veux plus de responsabilités, bats-toi pour les obtenir.
Moi, je propose l'inverse :
Avant de te battre pour une place à la table, assure-toi que tu as envie d'être assis à cette table.
Le piège de l'ambition par défaut
Le piège, c'est l'ambition par défaut.
Beaucoup de gens veulent :
- une promotion ;
- plus de responsabilités ;
- plus de visibilité ;
… sans jamais se demander ce qu'ils feront une fois arrivés.
Ils courent parce que tout le monde court. Parce que LinkedIn dit qu'il faut « viser plus haut ». Parce que le manager a glissé un « tu as du potentiel » dans un entretien annuel qu'il a copié-collé depuis l'année dernière.
Résultat : des années d'énergie dépensée pour atteindre un truc qu'ils n'ont jamais vraiment désiré. Et quand ils l'obtiennent enfin, ils découvrent que c'était encore pire que ce qu'ils faisaient avant.
Tu connais le profil. Le mec qui voulait coder, promu manager, et qui passe ses journées à faire des 1:1 avec des gens qu'il ne comprend pas. La meuf qui adorait résoudre des problèmes techniques, devenue « lead », et qui ne touche plus à rien sauf à des slides PowerPoint sur la « transformation digitale ».
Personne ne leur a demandé s'ils voulaient ça. On leur a juste dit que c'était « la suite logique ».
Spoiler : la suite logique de ta carrière, ce n'est pas forcément la suite logique de ta vie.
Vérifie que le moule correspond à ta forme
Le problème n'est pas toujours que tu n'entres pas dans le moule.
Parfois, le moule est mauvais pour toi.
Et personne ne te le dira. Parce que l'entreprise a besoin de moules. Des managers. Des architectes. Des leads. Des experts reconnus sur des sujets que personne ne maîtrise vraiment mais que tout le monde cite en réunion.
Exemples que je vois partout :
- Manager alors que tu aimes construire.
- Architecte alors que tu aimes coder.
- Lead alors que tu aimes résoudre des problèmes.
- Expert reconnu sur un sujet qui ne t'intéresse même pas.
Tu te bats pour entrer dans un moule qui te déforme. Et une fois dedans, tu te demandes pourquoi tu es malheureux.
Ce n'est pas un problème de compétence. Ce n'est pas un problème de visibilité. C'est un problème de mauvais jeu.
Dans le manifeste, j'ai arrêté de me battre contre des moulins. Mais avant même d'arrêter de me battre, j'aurais dû me demander : est-ce que je veux vraiment ce pour quoi je me bats ?
La question que je me pose tous les jours
Je vais être honnête : je n'écris pas cet article depuis le sommet d'une montagne, avec la réponse gravée dans le marbre.
Aujourd'hui, je suis clairement en bore-out dans ma boîte. Pas challengé. Missions sans intérêt. Cerveau qui tourne au ralenti pendant que mon corps est au bureau. Tu connais la chanson.
Et tous les jours, je me demande la même chose :
Est-ce que ça vaut la peine que j'essaye encore un truc ici ?
Pas « est-ce que je me bats pour une promotion ». Pas « est-ce que je deviens plus visible ». Juste : est-ce que j'investis encore de l'énergie dans cet environnement, ou est-ce que j'arrête de faire semblant ?
Et tu sais c'est quoi le piège ?
Si je réponds NON, ce blog prend fin direct. MDR. Même si ce n'est que juste le journal de bord de ce que je vis là-bas. Mon vrai projet interne, silencieux, c'est d'améliorer notre outil interne de code IA. En silence. Sans attendre qu'on me le confie.
Pourquoi je m'y accroche encore ? Trois raisons, dans le désordre :
- Ça m'intéresse. Point. J'ai envie de le faire, pas de me battre pour une visibilité que je ne veux même pas.
- Les erreurs de management se paient cash. Les autres devs perdent du temps sur un outil pourri. L'outil bouffe des tokens pour une qualité en sortie dégueulasse. Du temps gaspillé, de l'argent gaspillé. Diviser la facture par 2,5, ce n'est pas de la magie, c'est juste arrêter de jeter de l'argent par la fenêtre.
- Peut-être que la boîte s'en foutra. Probable, même. Mais au minimum, j'aurai une belle ligne sur mon CV. Et franchement, dans le doute, je préfère construire un truc concret que ruminer devant Slack.
Alors non, je n'ai pas la réponse toute faite. Je ne suis pas le gourou qui a tout résolu depuis son canapé. Je suis le mec qui pose la même question que toi, et qui continue quand même parce que l'alternative, abandonner sans avoir essayé autre chose, me semble encore pire.
C'est ça, le je-m'en-foutisme en vrai. Pas « j'ai tout compris ». Plutôt : j'arrête de me battre pour des trucs que je ne veux pas, et je garde mon énergie pour ce qui compte.
Trois questions avant d'investir ton énergie
Avant de cramer des années à courir après une promotion, une reconnaissance ou une place au comité, pose-toi trois questions.
1. Est-ce que j'ai vraiment envie de gagner ce combat ?
Pas « est-ce que ça serait bien d'avoir le titre sur LinkedIn ».
Est-ce que tu veux vraiment gagner ?
Parce qu'on peut passer des années à courir après quelque chose qu'on ne veut même pas. Juste parce que ça « devrait » être l'étape suivante. Juste parce que le mec d'à côté l'a eu. Juste parce que ta boîte te le reproche depuis trois entretiens annuels.
Si tu ne veux pas vraiment gagner, ne te bats pas. Garde ton énergie. Construis ton truc en silence. Ou pars. Mais arrête de te faire du mal pour un prix que tu n'as jamais voulu réclamer.
2. Si j'obtiens ce que je veux, serai-je plus heureux ?
Question brutale. Pas celle qu'on pose en coaching.
Si demain on te donne plus de responsabilités dans cette équipe… est-ce que tu seras content ?
Pas « est-ce que ça fera bien sur ton CV ». Pas « est-ce que ta mère sera fière ». Content. Au quotidien. Le lundi matin.
Si la réponse est non, le problème n'est peut-être pas ton niveau de visibilité. Peut-être que le problème, c'est que tu cherches la reconnaissance au mauvais endroit, pour le mauvais truc.
3. L'entreprise me laisse-t-elle assez de marge de manœuvre ?
Là, tu touches un sujet énorme.
Parce qu'il existe des entreprises où :
- les idées sont bienvenues ;
- l'autonomie existe ;
- l'expérimentation est possible.
Et d'autres où :
- tout est décidé ;
- tout est processé ;
- tout est contrôlé.
Dans le second cas, un builder finit souvent malheureux. Même avec une promotion. Surtout avec une promotion.
Parce que plus tu montes, plus tu vois que les décisions se prennent ailleurs. Plus tu es « responsable » de trucs sur lesquels tu n'as aucun levier. Plus tu deviens le visage d'une merde que tu n'as pas choisie.
Tu te bats pour avoir plus de pouvoir dans un système qui ne te laissera jamais en avoir. C'est comme demander une promotion dans une secte. Tu montes dans la hiérarchie, mais tu ne sors pas du culte.
Le mot de la fin
Le problème n'est pas toujours que tu manques de reconnaissance.
Parfois, le problème, c'est que tu cherches à être reconnu dans un jeu auquel tu n'as aucune envie de jouer.
Avant de te battre pour une place, vérifie que la place te plaît. Vérifie que le moule correspond à ta forme. Vérifie que l'entreprise te laisse construire, pas juste porter un titre.
Sinon, tu ne fais que gagner une bataille pour perdre la guerre contre toi-même.
Et franchement, t'as mieux à foutre de ton énergie.
-- J.